Makoto Yabuki
Sensei, fondateur, bambouiste
"Je n'aime pas la musique, je crois la musique."
Le bambou comme instrument, le vivant comme boussole.”
Makoto Yabuki est japonais, marseillais depuis 1994, et architecte de formation. C’est peut-être ce regard-là — celui de quelqu’un qui conçoit des espaces, qui pense la mise en scène du son avant même d’en jouer — qui explique la singularité de ce qu’il a construit. Ancien du théâtre, il arrive au bambou non pas par hasard mais par nécessité. Celle d’un matériau qu’il va penser d’une façon radicalement nouvelle — non plus comme flûte ou anche, mais comme clavier, comme percussion, comme orchestre entier.
À Tokyo dans les années 80, dans un atelier du quartier de Kamata, il commence à tailler. Pas à jouer — à fabriquer. Parce que les instruments qu’il entend dans sa tête n’existent pas encore. Il les invente, les construit, les accorde. Le premier Také-Marimba microtonal naît là, en 1985. Puis tout un orchestre, un langage sonore entièrement nouveau qui puise dans les traditions japonaises, balinaises, africaines pour mieux les transcender.
En 1994 il quitte le Japon, traverse la France en TGV et s’arrête à Marseille. La raison est précise, presque botanique : au cœur des Cévennes pousse une forêt de bambous géants, unique en Europe, où l’espèce japonaise s’est acclimatée depuis le XIXe siècle. La Bambouseraie d’Anduze. Sans elle, il ne serait pas là. C’est elle qui l’a appelé.
Marseille, laboratoire
À la Friche La Belle de Mai, dans l’ancienne Manufacture de Tabac, il reconstruit tout depuis zéro. L’atelier devient laboratoire. Le laboratoire devient scène. La scène s’ouvre sur le monde — Édimbourg, New York, Hong Kong, Kyoto. Il compose pour le théâtre, la danse, le cinéma muet. Il réunit 600 interprètes sur la scène de l’Opéra de Toulon. Il crée avec des musiciens balinais, japonais, africains. Chaque projet traverse les frontières du style, de la culture, de la technique.
Mais ce qui l’anime autant que la création, c’est la transmission. Très vite il ouvre ses ateliers — aux enfants du quartier, aux adolescents, aux adultes, aux personnes handicapées, aux patients en hôpital psychiatrique. En 1999, de ces ateliers naissent Les Pousses du Bambou Orchestra. Les jeunes entraînent leurs parents. Les parents amènent leurs enfants. L’orchestre devient ce qu’il a toujours voulu qu’il soit — un espace où n’importe qui peut entrer et jouer.
Le Bamboo Orchestra
Parallèlement aux Pousses, Makoto dirige le Bamboo Orchestra — formation professionnelle, trio ou quintette selon les projets. C’est la face la plus exigeante de son travail de création, celle où il pousse le bambou dans ses retranchements sonores les plus singuliers. Une musique qui emprunte aux traditions du monde entier pour mieux les transcender, sans appartenir à aucune.
Une conviction
Ce qui frappe chez Makoto, c’est l’absence totale de cynisme. Dans un monde où la musique est devenue marchandise, où la technique sépare ceux qui savent de ceux qui ne savent pas, il a choisi le chemin inverse. Rendre la musique à tous. Pas comme un geste charitable — comme une évidence.
Le bambou pousse en trois mois jusqu’à dix mètres. Il se renouvelle sans épuiser la terre. Il est à la fois fragile et d’une solidité supérieure au chêne. Pour Makoto, ce n’est pas un hasard si c’est ce matériau-là qui l’a trouvé. La musique qu’il fait lui ressemble — vivante, généreuse, enracinée, inépuisable.
Il a la conviction de quelqu’un qui a trouvé sa mission. Pas une carrière. Une mission.
